Quitter cet instinct grégaire, aux chiottes Panurge ! Vive le désert ! Le désert des idées, des gens, de l’esprit. S’évader. Sauter par la fenêtre, s ‘écraser, se fondre dans le bitume, se transformer en goudron et coller aux pneus des voitures. Sauter par la fenêtre, c’est banal mais efficace et radical. « Serait-ce moi, Taram, qui s’écraserait, si je sautais ? Serait-ce vraiment mon âme qui s’élèverait ? Serais-je mort ou serais-je un autre ? Serait-ce moi qui déciderais de mourir? » Impossible de savoir sans sauter. Tout semble décidé à l’avance, écrit à l’avance et même s’écrivant au fur et à mesure. Les duper, les tromper, faire croire à une idée pour en développer une autre. Les tuer ? Serait-ce possible de tuer son Dieu, d’échapper au destin ? Tout le monde n’est pas Nietzsche, et personne n’est Taram. Taram doit, de toute façon, agir seul. Impossible de compter sur quiconque. L’acte de liberté doit s’effectuer dans la solitude, face à l’adversité, face au Destin. L’homme contre son Dieu, l’écrit contre l’écrivain… « Impossible de tuer, » se disait Taram, en fumant une cigarette, la dernière, celle du condamné Cette idée le fait rire. Condamné à vivre là, condamné à l’exil ou condamné à mort ? « La mort… » Ce qui n’était jusque là qu’une vague pensée s’accrocha alors dans son cerveau, derrière ses yeux, dans sa bouche, dans son cœur… Restait à trouver le moyen, par la mort, de se rendre la vie. Peu importe le moyen ! Une fourchette dans le cœur, étouffé par un oreiller, des plumes plein la bouche, les veines taillées, Taram avait choisi. Le délire de la mort ne l’avait jamais quitté, et c’était aujourd’hui retourné contre lui. Il gisait. Sa dernière cigarette entre les lèvres pendait, les cendres reflétaient son âme. En mourant il avait guetté la vie espérant se libérer mais brûlé de haine, son cœur était en cendres. Haine vindicative ! Taram voulait faire payer ces deux mains Trop tard, sa fourchette dans le cœur le trahissait : il n’avait finalement rien choisi. Il était Lafcadio. Croyait-il avoir décidé de son Destin, de sa mort? Non, Taram n’était pas dupe. Même sa mort -sa liberté- avait été décidée à l’avance. Pas encore écrite, mais déjà dans l’imaginaire, dans l’énergie de ces deux mains. « Voleuses de vie ! Assassins ! » Hurlait Taram, à l’agonie.