Les couteaux s’enfoncent comme dans des nuages. Ce sont eux, je suis sûr, qui ont limé la lame avec leur trop peu d’imprudence : ils font sommeiller le monde ! Taram dormait. Il rêvait de couteaux si fort qu’il devint tranchant, marchant dans le désert de ses rêves, peu à peu ses pieds quittaient le sable et sa tête pointait le ciel. Un violent coup de tonnerre sortit Taram de son sommeil. « Un violent coup de tonnerre ? » Oui Taram, un violent coup de tonnerre. La pluie, dehors, coulait à verse. Une rafale de vent ouvrit la petite fenêtre de son petit appartement. Il pleuvait maintenant à l’intérieur. Taram se leva. Il referma la fenêtre tant bien que mal et resta, derrière la vitre, à regarder dehors les éléments qui se déchaînaient. D’où pouvait provenir cette pluie ? Il faisait si beau. Taram se sentait trahi : cette averse, soudain, prenait une tournure de fin du monde…Les passants avaient disparu, le grand platane de la petite rue habituellement si tranquille semblait se battre avec ses propres racines, il perdait totalement la verticale…Un torrent de boue entraînait maintenant tous les détritus vers le fleuve. Une nouvelle rafale fit trembler la fenêtre, le toit. Taram frémit. Trahi ! Pourquoi ne parvenait-il pas à finir son rêve, ce rêve, sa réalité espérée ! Le monde se retourne contre lui, sa fenêtre aussi. Tout l’empêchait de réaliser ce qu’il fallait réaliser. Même son inconscient ! Même ses rêves le trompaient ! Les autres avaient-ils contaminé son lit de leur impuissance. Malgré tout son lit sentait encore le papier, le stylo, les lignes et le meurtre. Les lignes de l’horizon imbibées d’encre et d’idées volées. Taram voyait trop bien ces deux plumes tracer la vie. Ecarter ce rideau d ‘encre, sauter par cette fenêtre de pluie ! Il voulait rester couteau et fendre ce papier, s’extirper de ces lignes, cracher sur eux et tuer ces deux. Mais comment s’en sortir ? Comment crier sa haine, sa révolte à la face du monde sans soi-même perdre pied ? Comment s ‘échapper d’un monde où l’on n’a pas choisi de naître ? Taram s’écarta de la fenêtre : il fallait agir et vite ! Le temps comptait à présent. Il fallait fuir, très loin, là-bas dans le désert de ses rêves, dans le désert de ses envies. Retrouver cette magie, cet état onirique où on ne s’appartient plus, où les pieds quittent le sol, où on perd l’équilibre, où peut-être aussi, on touche du bout des doigts la liberté.