Ils sont sur le départ, ils sont sur le retour, jeunes ou vieux, ils parlent mais ne voient pas. Ils ne regardent rien, ils se laissent bouffer par les escaliers sans s’apercevoir qu’ils sont froids et que le bout de leurs fesses se casse, tellement ils sont secs. On s’ignore, on se bouscule, on crie et personne ne saisit cette histoire qui prend forme. Deux formes. Pourtant elle est présente partout cette histoire, dans la moindre trace de vernis à ongles ou de crayon sur un papier, elle est devant leurs yeux, sur leurs yeux et dans leurs yeux. Elle est partout, dans leurs têtes, leurs pieds et dans le bout de leurs doigts. Pour tout le monde, elle est là comme de la fumée qui s’évapore en embrassant la peau et les vêtements. Mais cette fumée n’a pas la même odeur pour tout le monde ; Cette fumée c’est la joie, cette fumée c’est l’ennui, la nuit, l’ennemi. « L’ennemi suprême, pensa Taram, l’ennemi à abattre. » L’ennemi de la haine, la fumée de l’ironie, du sarcasme, la fumée satirique, la fumée parodique, qui se rit de la vie, qui se rit des gens, là, plus bas dans la rue sombre ; la fumée qui joue, encore et toujours, avec les nerfs des hommes, avec leurs cerveaux, avec leurs corps, avec leur patience, avec leur attente : l’attente du juste, du droit, du vrai. Mais tous ces gens qui courent, jour après jour, sous la fenêtre de Taram, tous ces gens qui courent sans trop savoir pourquoi, ignorent cette présence vaporeuse qui les saisit, les analyse, les classifie, les raisonne puis les réécrit… à l’infini. Si personne ne respire cet air, tout le monde l’habite, le fredonne sans se douter une seule seconde de son impact sur la vie. L’ennemi est là ! Je le sens, il me gratte et m’enfume. J’en ai assez d’être seul, suis-je fou ou trop lucide ? Eux, on dirait un troupeau avec une espèce de chien moche qui ne sait rien, qui les guide, qui a l’air méchant, encore pire que Cerbère. C’est l’enfer, j’ai les doigts qui brûlent et eux ont les fesses qui gèlent ! Ils vont me couper les doigts pour ne pas que j ‘écrive, pour ne pas que je tue ! Quand je rêve, je vois des déserts et deux couteaux. Mais ils ne coupent pas. Je n’arrive pas à transpercer ces deux corps qui nous guettent et nous soufflent dans le dos.